La Renaissance en manga, période rare mais soignée

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Contribution de Lololeboiteux sorti tout droit de son Antre.

Dans les diverses thématiques abordées dans le milieu du manga et de l’animation japonaise, une des constantes tout au long des dernières décennies est à chercher au niveau des titres d’inspiration historique. Il faut distinguer d’une part les récits d’inspiration directe se basant sur des faits réels et d’autre part les récits d’inspiration indirecte déformant l’histoire de manière réaliste ou fantaisiste. Comme souvent pour des catégories, il est souvent difficile de savoir où placer la limite dans la mesure où la réalité de notre monde n’est pas binaire. Ainsi peut-on encore considérer les titres mettant en scène des cross-over fantaisistes de personnages historiques voire mythologiques (la saga Fate, Drifters ou encore Nobunagun) comme appartenant encore à cette case ?  Je serais bien incapable de trancher malgré mon accointance naturelle pour le sujet et fort heureusement ce n’est pas le sujet que je cherche à traiter aujourd’hui.

Quand on se penche sur les périodes couvertes par le genre historique manga, la période Sengoku/Azuchi Momoyama arrive au premier rang. C’est celle qui voit l’effondrement de la dynastie des Shoguns Ashigaka et l’ascension de figures majeures que sont Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyasu, mais aussi la période de la guerre de Boshin qui marque la fin du Shogunat et le début de la restauration Meijin. En dehors du Japon, on peut trouver en vrac l’Egypte Antique (Reine d’Egypte), la Grèce Antique (Historie), la période Romaine (Eureka, Ad Astra, Thermae Romae, Pline), les royaumes Vikings (Vinland Saga), le Moyen-Age (Hawkwood, Wolfsmund), les guerres de religion (Divci Valka) la monarchie française (Le Chevalier d’Eon), la Révolution (La Rose de Versailles, Innocent), l’Asie Centrale de la fin du XIXème siècle (Bride Stories), la seconde guerre mondiale (Peleliu),… et la liste est loin d’être exhaustive.

Il y a une période que je n’ai pas évoquée et qui est le sujet du jour : la fin du Moyen-Âge européen autour de la Méditerranée, période charnière où cette dernière était encore le centre de gravité de la politique Européenne. On peut retrouver les influences de cette période notamment au travers de quatre mangas que je lis actuellement. Chacune de ces œuvres dépeint de manière très différente : 

  • La vie politique italienne en 1491 avec Cesare
  • La vie des artistes au début du XVIe siècle avec Arte
  • Une vie de voyage au milieu du XVe siècle avec Les Fleurs de la Mer Egée
  • Une géopolitique alternative du XIVe au XVIe siècle avec Altair

Contexte

Ces titres se placent à différentes années d’une période globale marquée par la montée en puissance de grandes nations. On pense notamment à :

  • L’Empire Ottoman qui vient de mettre un terme à l’Empire Byzantin moribond en 1453 fermant définitivement la page des héritiers directs de l’Empire Romain après presque 2000 ans de continuité. L’Empire est en croissance très rapide et va mettre à mal un grand nombre de ses puissants voisins assez rapidement comme le Royaume de Hongrie et le Sultanat Mamelouk. 
  • Le Royaume d’Espagne qui va se former par l’union des couronnes d’Aragon et de Castille à la fin de la Reconquista contre les musulmans qui occupaient la péninsule depuis plusieurs siècles et qui regroupera bientôt aussi toutes les possession Autrichiennes alors que le pays s’apprête à se lancer à l’assaut d’un Empire colonial immense grâce à la découverte de l’Amérique.

Autour de la Méditerranée on trouve bien sûr tout un tas d’autres protagonistes majeurs comme mineurs comme :

  • Le Royaume de France qui en a enfin terminé avec sa terrible guerre de Cent Ans et qui retrouve donc des velléités envers ses voisins.
  • Les États Pontificaux, domaine du Pape dont l’influence va bien au-delà de ses frontières à une époque où sa puissance est encore majeure alors que les reformes protestantes ne sont encore que des braises.
  • Les nombreux autres états italiens, qu’il s’agisse de puissantes Républiques marchandes comme Venise, Gênes, Florence ou Raguse ou d’états plus traditionnels comme le Duché de Milan, le Royaume de Naples ou encore le Duché de Savoie.

Mais intéressons-nous à chacune de ces œuvres très différentes les unes des autres.


Cesare

Fuyumi Soryo, Ki-Oon, 12 tomes en cours

Cesare est le manga de la liste avec la plus grande consonance historique parce qu’elle s’attache à suivre les pas d’un personnage réel : Cesare Borgia, fils du cardinal espagnol Rodrigo Borgia et futur pape Alexandre VI. Qui plus est le titre bénéficie d’un intense et rare travail bibliographique qui dépasse les pages de l’histoire dans des annexes à chaque tome.

L’intrigue commence en l’an 1491 alors que le petit-fils d’un artisan florentin arrive à l’université de Pise grâce à la recommandation du seigneur local, Lorenzo de Médicis. Le jeune homme nommé Angelo arrive donc dans la cité sous influence florentine et va rapidement croiser la route du plus célèbre des étudiants de l’université : Cesare Borgia. L’école voit ses élèves se regrouper en « factions » d’après leurs origines mais Angelo passe rapidement plus de temps à côtoyer les « espagnols » de Cesare que les « Florentins » du fils de son mécène Giovanni de Médicis. 

Si le personnage mis en avant est bel et bien Angelo, l’œuvre est belle est bien là pour mettre en avant la vie de ce jeune espagnol à la carrière fulgurante et qui se brula les ailes dans ses tentatives d’unification de l’Italie.

Le titre va mettre en scène un grand nombre de personnages historiques et de complots alors que de multiples évènements majeurs arrivent à des intervalles très rapprochés. 

  • Le Pape actuel est au crépuscule de ces jours et la campagne pour sa succession fait rage entre le diplomate mais corrompu Rodrigo Borgia et le radical et borné Giuliano Della Rovere
  • Lorenzo de Médicis est lui-même déclinant après avoir joué un rôle central de stabilisation de l’Italie pendant des décennies et est contesté par le redoutable dominicain Savonarole au cœur même de son fief.
  • Le Royaume de Naples est convoité à la fois par la France et l’Espagne par le biais de la couronne d’Aragon.
  • Christophe Colomb est sur le point de partir pour sa fameuse expédition.
  • Le Royaume de Grenade, dernier lopin de terre musulman en Espagne est sur le point de rendre les armes.

Corruption, malversation, pot de vin et trahisons, si le titre est riche de ce point de vue-là, il n’en met pas pour autant de côté des aspects plus quotidien cherchant à décrire avec soin l’ambiance de cette époque à travers des styles vestimentaires, d’aspects commerciaux, artistiques ou architecturaux même si ces aspects sont toujours ramenés d’une façon où l’autre à la politique à l’inverse des deux autres titres qui vont suivre.

A noter que le titre se focalisant pour le moment sur la jeunesse de Cesare et les institutions papales, il n’est pas question d’affrontement militaires réels comme cela a pu être le cas plus tard dans sa vie . Néanmoins l’immense galerie de personnage historiques (Borgia, Médicis, Sforza, Christophe Colomb, Léonard de Vinci, Riario, Della Rovere, …), l’ampleur de la documentation et la qualité graphique en font un titre assez unique en son genre, méritant d’être plus reconnue chez nous.


Arte 

Kei Ohkubo, Komikku, 9 tomes en cours

Là où Cesare se démarquait par son implication politique dans cette fin du XVème siècle italien, Arte peut être vu comme son parfait contrepied car ce titre se déroulant aux prémices du XVIème siècle s’intéresse au quotidien des gens, notamment de basse extraction et qui n’ont donc que faire des tractations politiques de leur époque tant que la guerre ne se trouve pas à leur porte. 

Arte c’est l’histoire éponyme d’une jeune gemme Arte Spalletti : fille de petite noblesse passionnée par les arts et notamment la peinture et qui va fuir sa famille et une voie toute tracée vers un mariage arrangé. A la place, elle va tout faire pour tenter de s’imposer comme artiste bien que le milieu soit exclusivement masculin . D’abord rejetée de tous les côtés, c’est auprès du jeune, mais déjà reconnu, peintre Léo qu’elle va pouvoir débuter son apprentissage. 

Une nouvelle fois la ville de Florence tient un rôle central car c’est le lieu de résidence de nos deux héros montrant le rôle central de la cité à cette époque en terme artistique et économique. L’autre cité qui sera mis en avant dans les neufs tomes que j’ai eu l’occasion de lire est à chercher du côté de la Reine de l’Adriatique, soit la Sérénissime Venise : la fortune des puissantes familles de la république au sommet de sa puissance n’étant pas à démontrer. 

Au programme dans Arte : 

  • De la peinture, aussi bien pour décrire les techniques et supports de l’époque que pour mettre en avant les différents rôles que l’art pouvait revêtir à cette époque (et encore maintenant d’ailleurs).
  • La vie du quotidien : logement et architecture, habitudes culinaires répartition des professions à l’époque ainsi que les activités de loisir parfois.
  • La structure de la société : place et rôle des femmes, structures familiales.

Arte permet d’en apprendre plus sur l’époque tout en restant une lecture plus classique et divertissante que Cesare qui demande un niveau d’implication plus important. Il est pourtant aussi remarquablement documenté que ce dernier bien qu’étant l’une et l’autre des œuvres venues tout droit du Japon.

PS : j’aime beaucoup les petits récits que l’autrice fait sur ses voyages à l’étranger et une adaptation animée est actuellement en cours lors de cette saison de printemps 2020.


Les Fleurs de la Mer Egée 

Akame Hinoshita, Komikku, 1 tome sur 3 (série terminée au Japon)

Voici un invité de dernière minute dans cet article, mais en lisant le synopsis je me suis dit qu’il aurait été dommage de ne pas acheter ce premier tome d’une série courte alors qu’elle venait compléter certains aspects évoqués dans Arte.

Une fois encore l’histoire débute en Italie, cette fois dans la ville marchande de Ferrare au milieu du XVème siècle, peu de temps après la chute de Constantinople aux mains des Turcs Ottomans et alors que la ville moins connue que Milan, Venise, Florence ou Naples se développe rapidement d’un point de vue économique devenant le centre du duché du même nom. Sa position le long du plus gros fleuve italien, le Po, et sa proximité avec l’Adriatique poumon du commerce Vénitien en font un point de passage prisé. 

C’est dans cette ville qu’on va suivre la rencontre de Lisa, fille de noblesse locale et passionnée par l’étranger et d’Olha, une jeune Slave originaire de la Crimée qui se trouvait en Italie pour épouser un homme décédé entretemps. À cette période, la Mer Noire est encore très morcelée entre divers états issus de l’Empire Byzantin (Theodoros, Trébizonde), quelques autre états Orthodoxes (Moldavie, Géorgie), les Turcs Ottomans, les descendants des mongols et les colonies Génoises. C’est cette présence génoise qui a conduit Olha si loin de chez elle. 

Les deux jeunes femmes se liant rapidement d’amitié décident de partir ensemble pour permettre à la jeune slave de retourner chez elle en Crimée, commence alors un dangereux périple à travers l’Adriatique puis la mer Egée en direction de la Mer Noire en pleine ascension ottomane. Au programme du début de voyage : Ferrare, Venise, la Dalmatie vénitienne et la cité marchande de Raguse, plus connue aujourd’hui sous le nom de Dubrovnik avant de chercher à atteindre la Crête vénitienne.

Une fois encore le titre se veut didactique en prenant le temps de présenter le contexte géographique et politique des zones traversée par les jeunes femmes mais avec pas mal de légèreté et sans trop en faire. Le titre s’intéresse en en détail à deux aspects de la vie quotidienne : l’habillement et surtout la cuisine avec des petits passages dédiés aux spécialités locales des zones traversées par les deux femmes.

Il résulte de tout ça un titre sympathique et rafraichissant, n’ayant certes pas le même niveau d’ambition que les trois autres titres abordés mais qui est en échange bien plus accessible et son format en trois tomes terminés en font un choix raisonnable et solide si on s’intéresse à ce titre de périple.


Altair 

Kotono Kato, Glénat, 22 tomes en cours

Terminons cette promenade méditerranéenne par l’intru de la sélection, l’excellent Altaïr de Kotono Kato.  Pourquoi intru ? Simplement parce qu’il ne dépeint pas la réalité de la période historique dont nous avons parlé jusque-là…néanmoins le titre s’inspire tellement d’éléments historiques de la période qu’il m’a paru intéressant de le faire figurer ici. 

Lors de la guerre entre la Türkiye et son voisin l’Empire du Balt-Rhein, le village du clan Tugrul, connu pour ses talents de fauconnerie, est détruit par les troupes impériales et le jeune Mahmud en est le seul survivant sur les lieux. Il est alors recueilli par le général Khalil Pacha, héros de la guerre et qui le prend sous son aile. Ambitieux et talentueux, Mahmud gravit rapidement les échelons de l’armée Turke jusqu’au poste prestigieux de Pacha ce qui lui permet de participer aux prises de décision du Divan (l’assemblée militaire faisant office de parlement).  

Mais déjà de sombres nuages s’amoncèlent en provenance du Nord, l’Empire n’a toujours pas renoncé à ses ambitions expansionnistes et avance à nouveau ses pions dans l’ombre sous la houlette du calculateur ministre Louis. Mahmud va alors tout tenter sur les plans commerciaux, diplomatiques et militaires pour tenter d’éviter à son pays de subir à nouveau les flammes de la guerre. Commence alors une épopée de grande ampleur qui le verront se rendre aux quatre coins de la Roumélie (le nom du continent) pour faire face à des crises de toutes formes et aux complots et affrontement les plus dantesques. On est ici dans la droite lignée des titres politico-militaristes avec des complots et des trahisons à grande échelle et un rythme assez incroyable qui en font depuis des années un des mangas que je suis avec la plus grande assiduité et implication pour la très large collection de personnages charismatiques dont le titre est doté.

Intéressons-nous maintenant aux nombreux points qui m’ont poussé à l’intégrer dans un article parlant des débuts de la renaissance en Méditerranée. 

Déjà il est évident que l’état de Türkiye fait référence à l’Empire Ottoman de cette période, il en reprend de nombreux termes et structures d’organisation (pachas, beys, divan). Son peuple est décrit comme un ancien envahisseur de cavaliers nomades comme les vraies peuplades turcs. Le continent lui-même s’appelle la Roumélie, qui est le nom donné à l’époque à la partie européenne de l’Empire Ottoman dans notre monde. Au niveau politique on retrouve aussi la présence de nombreux états satellites semi-indépendant formant une alliance étroite ce qui était aussi le cas de certains pays à cette époque comme le Khanat de Crimée où la Moldavie par exemple. Au niveau militaire on va retrouver dans la seconde partie du titre l’apparition et utilisation des premières armes à feu lourdes qui figurent comme un élément présent dans les consciences collectives quand on pense à la conquête de Constantinople par le sultan Mehmet II, de même on retrouve aussi la présence des Janissaires de l’Empire. Enfin un grand nombre de personnage ont des noms, voire des histoires fortement inspirées de personnages réels : ainsi Mahmud Pacha et Zaganos Pacha ont été des figures majeures du règne de Mehmet II, accédant tous deux au poste de Grand-Vizir de l’Empire, de même Khalil Pacha est le nom du premier Grand-Vizir de l’Empire ayant posé certaines de ses bases.

Toutes les ressemblances ne sont pas le fait de la Türkiye, loin de là, on retrouve en effet un peu plus loin le Cœur de la Roumélie qui est très inspirée de l’Italie et de ses petits états nations reposant sur des mercenaires et parmi lesquelles trois puissances émergent dont les villes reprennent jusqu’à l’architectures des vraies villes :

  • Florence dont le nom est explicite et qui bénéficie d’une grande influence sur ses voisins par son opulence et sa culture
  • Venedik, là encore le nom est assez parlant et « La Reine du Centro » partage presque tous ses attributs avec la « Reine de l’Adriatique » aussi bien sa puissance commerciale que son mode de gouvernance et sa puissance navale reposant sur ses galères et ses arsenaux.
  • Lisolani, qui comme son nom ne l’indique pas s’inspire de la République de Gênes, la grande rivale de Venise et on va retrouver pas mal d’éléments de cette oppositions historique dans le titre, des premières victoires des galères génoises jusqu’à la victoire de l’organisation et de l’efficacité vénitienne.

On retrouve aussi Phoenicia qui n’est pas inspirée de la Phénicie Antique mais bel est bien de Constantinople : on y trouve une ville isolée et réputée imprenable dont les politiques sans réel pouvoir continuent de se draper dans le prestige de leur ancien empire depuis longtemps démantelé. La ressemblance va jusqu’à la présence d’une chaine imposante destinée à la défense maritime de la ville comme pour la capitale Byzantine.  

Enfin ça et là on retrouve des références plus dissoutes comme pour le royaume d’Urad dont la position au Nord et la puissante cavalerie font fortement penser aux peuple polonais et/ou lituaniens. Pour l’antagoniste, le Balt-Rhein, la présence de nombreux termes germaniques montrent la forte influence du Saint-Empire et donc de l’Autriche sur l’ensemble mais on retrouve aussi parfois des éléments moins cohérents comme la présence d’une capitale inspirée du Mont Saint-Michel dont les tactiques militaires sont basées en partie sur les tortues romaines.

On pourrait voir un peu Altair comme une version déformée de notre monde à cette époque où un empereur puissant à la Charles-Quint ayant vaincu et annexé son rival français tentait de conquérir toute l’Europe dont la défense reposerait alors sur une version alternative et non expansionniste de l’Empire Ottoman. Je rajouterai que le titre a été adapté en grande partie en anime (lien en biblio) mais que j’ai trouvé ce dernier décevant et bien en-deçà du manga.

Voilà qui conclut ce petit tour manga dans les débuts de la renaissance, une période qui m’anime en tant que joueur invétéré d’Europa Universalis  sur le plan géopolitique sans pour autant être un expert. C’était un peu l’occasion de partager (ou repartager pour la plupart des titres d’ailleurs) quelques lectures que j’affectionne beaucoup et qui n’ont pas toujours l’exposition qu’elles pourraient mériter.

Bibliographie

Les oeuvres abordées

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