La Tombe des Lucioles

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Connaissez-vous le Tombeau des Lucioles ? A cette question, et même si vous êtes étrangers à l’animation japonaise, vous risquez sans doute de répondre à l’affirmative. le film d’Isao Takahata a acquis une telle notoriété depuis sa parution en 1988 qu’il est difficile d’ignorer son existence.
Mais connaissez-vous la Tombe des Lucioles ? La nouvelle de Nosaka Akiyuki qui a inspiré ce chef d’œuvre du studio Ghibli ? Il y a de fortes chances pour que vous soyez moins nombreux. La renommée du film semble s’être faite au détriment de l’œuvre d’origine et pourtant il s’agit bien d’une adaptation, qui plus est, rigoureusement fidèle à la nouvelle.

Considérez donc cette chronique soit comme une porte d’entrée pour ceux qui ne connaissent ni la nouvelle ni le film, soit comme une manière d’éveiller quelques douloureux souvenirs. Ici nous parlerons plus particulièrement du roman mais si lire vous ennuie n’hésitez pas à vous rediriger sur les critiques de Mangalerie et Kanpai.


Nosaka Akiyuki avait 85 ans lorsqu’il nous a quitté le 9 Décembre 2015. Ce grand âge est celui d’un homme qui a parcouru des décennies de transformation et crises ; celui d’un voleur, un romancier, un chanteur, un ancien membre de la Chambre des Conseillers mais aussi celui d’un enfant qui a subi la seconde guerre mondiale et dont il narre les histoires dans la Tombe des Lucioles.

Son passage en politique n’aura pas duré longtemps mais il reste une grande personnalité de la moitié du XXe siècle. On lui doit la chanson Omocha no cha cha cha qui est reprise et chanté régulièrement dans les écoles ou encore Maryrin Monroe. Du côté des ses œuvres littéraires on peut faire remarquer les Pornographes qui sera adapté en 1966 par Shohei Imamura (cf. Article de Nosaka Akiyuki sur Journal du Japon)

La Tombe des Lucioles est donc une autobiographie, c’est son vécu et ses ressentis que l’on lit mais ce n’est pas aussi simple. Le personnage principal, Seita, est une fiction dans lequel l’auteur s’incarne avec quelques nuances, de la distance et surtout sa mort, annoncée dès le début de la nouvelle.

L’histoire suit donc Seita, 14 ans, et sa petite sœur Setsuko, 4 ans, séparés de leur mère par les bombardements de Kobe de 1945. Livrés à eux-mêmes, ils se rendent chez leur tante qui se révélera de moins en moins accueillante au fil du temps. Seita et Setsuko décident alors de se réfugier dans un abri désaffecté entouré par les lucioles dans lequel ils essaient de survivre coute que coute. Les problèmes vont cependant s’accumuler et entrainer la maladie puis la mort de Setsuko et Seita.

Bien qu’on sache à quoi s’attendre dès le début, le style de Nosaka Akiyuki à travers ses longues descriptions froides et détaillées, nous fait ressentir aussi bien la terreur inspirée par les attaques américaines que les maladies et la famine qui en résultent. Impossible de ne pas compatir avec le sort des personnages principaux. Leurs choix ne sont pas toujours justes, ils le sont même très rarement, mais partent toujours de l’intention la plus basique : chercher à vivre tant que possible.

“Le matin, la moitié des lucioles gisaient sur le sol, mortes, des cadavres que Setsuko enterra à l’entrée de la cave, “Mais qu’est-ce que tu fabriques ?”, “J’fais la tombe des lucioles”…

Il n’y a pas de mal incarné, de personnages représentés grossièrement ou sans raison valable derrière. Je me souviens avoir détesté la tante de nos personnages principaux lorsque je l’ai vu pour la première fois mais dans le contexte d’un Japon Nationaliste ou il est normal de se dévouer à son pays, Seita parait presque comme un paresseux. Mais la réponse n’est pas clairement affirmé, le film laisse le temps d’y réfléchir et de se forger une opinion sur cette question et bien d’autres comme : Quel est la meilleure attitude à suivre pour survivre sans nuire pour autant ? Que dois-je penser de ce conflit qui ne se limite pas aux troupes armées ? Est-ce normal que des enfants aient à subir ça ? Qu’est-ce que ce système de rationnement ?

Contrairement à l’anime, la nouvelle donne plus d’ampleur au déroulé de la guerre à travers les questions que se pose Seita comme si Nosaka Akiyuki avait voulu mettre en opposition la grandeur et la durée du désastre à la vie insignifiante et pourtant affectée de ce frère et de cette sœur. Dans un numéro du magazine Animerica, Nosaka décrit sa nouvelle comme un double-suicide ou ses deux personnages s’enferment dans une bulle sans se soucier de prendre le reste du monde pour ennemi.

La nouvelle ne décroche pratiquement jamais de nos protagonistes, dépeignant leur vie aussi bien quand ils s’amusent que lorsque l’appétit se fait ressentir, lorsque Seita cherche des denrées mais aussi quand Setsuko profite de ses bonbons. Leur vie s’inscrit en décalage avec celle des autres : lorsque les habitants de Kobe partent s’abriter, Seita en profite pour visiter les champs. Lorsque leur oncle et leur cousine doivent travailler, ces derniers se baladent à la plage ou dessinent dans une pièce de la maison.

…à Manchitani, quand ils allaient prendre leur bain chez des voisins à deux portes de chez la veuve, c’était toujours en dernier qu’ils passaient, dans l’obscurité du black-out – pas étonnant qu’ils ne se sentaient jamais propres – mais maintenant qu’il retrouvait sa sœur toute nue, il lui découvrait une blancheur de peau lui rappelant son père, ” Tiens, qu’est-ce qu’y fout çui-là ? Il dort ou quoi ?”, près d’une digue basse, un cadavre à moitié recouvert d’une natte de paille laissait dépasser deux jambes démesurément grandes par rapport au reste du corps, “C’est pas la peine de r’garder ça… Tu sais, quand il fera un peu plus chaud, on pourra nager, tu verras, j’t’apprendrai…”

Seita protège sa sœur de toute ses forces, lui cachant la mort de sa mère pour éviter de la blesser et essayant coute que coute de répondre à ses besoins mais on comprend également que Seita a tout autant besoin d’elle. S’il ne fait pas forcément les meilleurs choix, sa sœur est celle qui le pousse à agir, par amour fraternel mais pas seulement. Toujours dans Animerica, Nosaka Akiyuki ne nie pas l’ambiguïté entre les deux : leur relation ressemblant à la fois à celle de deux amants mais aussi celle d’un parent et de son enfant. Alors que son auteur finira en maison de correction suite à l’un de ses vols, puis délivré par son père ; Seita trouvera la mort 1 mois après sa sœur alors que son père s’était évanoui dans un dernier espoir.

Si vous avez vu le film d’animation, passer par la nouvelle ne sera pas une perte de temps. Les deux s’apprécient différemment : le premier plus cruel vous résistera peut-être par le style si particulier de son auteur et la traduction de Patrick de Vos. Alternant entre langage familier et métaphores subtiles, certains passages sauront vous rester en tête. L’édition 2015 de Picquier Poche vous donne à voir une autre de ses œuvres : Les Algues d’Amérique dans lequel un japonais ayant vécu son enfance durant la second guerre mondiale se retrouve à accueillir des Américains qu’il méprise et estime avec ambiguïté.

Bref n’hésitez pas à sauter le pas peu importe le support, même après sa mort, l’héritage que nous laisse Nosaka Akiyuki est à forger dans nos mémoires.


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&s commentaire
  1. Très intéressant, j’ai déjà lu le livre mais je ne m’étais jamais rendue compte de cette ambiguïté entre le frère et la sœur. Enfin, ça ne m’avait pas tellement frappée à l’époque de ma lecture… Et je découvre aussi l’auteur, quelle surprise de le voir pousser la chansonnette ! Par contre le lien pour Omocha n’est plus disponible, dommage. Enfin, je te rejoins vers la fin de ton article : je pense que la lecture est même essentielle. Un film ne remplacera jamais un livre…

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